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puissance qu'il ne faut jamais heurter, mais au contraire , dont le législateur habile sait profiter. Ainsi sans doute l'Angleterre est par excellence en Europe un pays à affections héréditaires. Si j'envoque théoriquement une Chambre Haute, c'est à dire une Chambre destinée à forcer la nation à refléchir avant de vouloir, au lieu de la laisser vouloir avant d'avoir refléchi, je ne l'aurais probablement pas constituée comme elle est en Angleterre ; mais celui qui l'observe en Angleterre est bien aveugle s'il ne voit pas qu'elle remplit précisement l'office auquel elle devait être destinée. Je me flatte en effet, comme vous, my Lord, que vous avez échappé aux chances d'une Révolution ; et certes ce que j'admire le plus dans la nation Anglaise c'est cette sagesse du peuple qui s'arrête de lui-même au milieu de la plus vive fermentation, tandis que partout ailleurs l'action de la multitude accompagne toujours sa pensée et la porte par conséquent au delà de ce qu'elle même avait voulu. · Votre dévoué serviteur, J. C. L. DE SISMONDI.

M. de Sismondi à Lord Mahon.
Chesne, près Genève, 1 juillet, 1838.

J'ai promis de terminer mon Histoire des Français en trois volumes qui la meneront jusqu'en 1789. Je marcherai plus sommairement que je n'ai fait - jusqu'ici ; ni mon age, ni les temps, trop familiers aux

A

lecteurs, ne me permettent plus de si longues recherches . . . .. Les passions politiques qui troublaient la Suisse il y a trois ans avant mon depart sont déjà remplacées par d'autres. Mais ne craignez pas d'avoir jugé trop sévèrement les sottises que nous avons faites. Sans doute dans nos vingt-deux Cantons, qui suivent chacun une marche différente, il y en a eu assez pour ajouter beaucoup plus à notre expérience qu'à notre réputation.

Je partis d'ici au mois de Février, 1836, pour aller trouver les enfans de ma sœur à Pescia en Toscane, où j'ai une petite propriété. La mort de deux de ses fils, le mariage de ses deux filles, m'ont fait prolonger mon séjour bien plus que je ne m'y serais jamais attendu. J'ai cependant passé aussi quelque temps aux Bains de Lueques, à Florence, à Rome, à Nice; puis j'ai séjourné trois mois à Paris avant de revenir ici. Je me souviens, my Lord, de vous avoir entendu comparer les Espagnols aux Italiens, et donner la préference aux prémiers autant que je la donne aux seconds. Je crois encore qui si vous aviez vécu en Italie comme moi, vous sentiriez avec moi que plus on connaît de près les Italiens plus on les aime.

Votre dévoué serviteur,
J. C. L. DE SISMONDI.

M. de Sismondi à Lord Mahon.

Chesne, près Genève, 6 janvier, 1839.

Je n'ai point de honte de solliciter ainsi un présent, et cependant je ne vous ai point offert le peu que je pouvais en retour. Ce n'est certes pas faute d'envie que vous me fissiez l'honneur de lire mes trois volumes des Sciences Sociales que j'ai publié dans le cours de ces trois ans, ou même mon précis de l'Histoire des Français que j'ai publié il y a un mois. Malgré l'indiscrétion d'accabler un homme d'État de mes cinq gros volumes, j'aurais pris cette liberté dans l'espoir que plusieurs de mes principes obtiendraient votre approbation ; mais la rigueur des droits à l'entrée des livres en Angleterre fait qu'on n'ose charger aucun voyageur d'une telle commission. Il y a certes dans l'état de toute notre politique Européenne quelque chose de bien décourageant et bien alarmant. On voit de toutes parts faiblesse et impuissance dans les Gouvernements et on n'entrevoit pas même la possibilité d'une issue. Peut-être vous, my Lord, dans la chaleur de la lutte en attribuez vous la faute aux hommes publics. Je suis plus disposé à remarquer ce qu'il y a de louable en eux, et en Angleterre et en France, où je les connais davantage, à rapporter l'impossibilité d'avancer à une circonstance fort nouvelle : c'est, que dans tout pays il ne reste plus que

des minorités; aucune opinion, comme aucuns chefs de

parti, n'ont pour eux la majorité. C'est, sans doute, la conséquence du progrès des discussions et l'augmentation même de la lumière. La raison humaine est tellement multiforme que plus elle s'exerce sur un sujet plus elle le voit se modifier selon l'individualité de chacun. La Religion soumise à l'examen ne reste point une, mais la foi de chacun se compose des vérités enseignées que chaque esprit à modifié selon sa portée et sa force de conception. De même le principe du pouvoir n'est plus ou celui du Droit Divin ou celui du droit populaire, mais chaque esprit capable d'examen a admis selon sa capacité plus ou moins de l'un, plus ou moins de l'autre. On range les opinions politiques sous cinq ou six divisions en France; vous en avez au moins autant en Angleterre, et dans chaque division encore les individus différent. Que peut faire un Ministère qui n'a derrière lui que le quart ou le cinquième de l'Assemblée, et qui pour se faire une majorité sur chaque question est obligé à transiger sans cesse avec des opinions qui ne sont pas les siennes, de s'abstenir quand il devrait agir, de faire toujours plus ou moins qu'il ne voudrait ? Abandonnera-t-il le gouvernail ? mais ce serait sacrifier la patrie, car la parti qui s'en saisirait après lui ne formerait de même que le quart ou le cinquième de l'assemblée. Nous éprouvons tous vos embarras dans nos petites républiques Suisses, et peut-être bien d'autres par-dessus le marché. Notre Pacte Fédéral, tout absurde qu'il était, marchait cependant lorsque le pouvoir directorial était confié tour à tour à la prudence de trois Sénats aristocratiques. Ces trois Cantons sont justement ceux qui ont éprouvé les révolutions les plus violentes ; trois démocraties leur ont succédé, et deux d'entr'elles au moins sont fort corrompues. Aussi les gens sages à Genève et ailleurs tendent non point à corriger ce Pacte, non point à fortifier le gouvernement fédéral, mais à l'affaiblir toujours plus par défiance des mains qui l'exercent. Les révolutions des autres Cantons n'ont pas amené au pouvoir des hommes plus sages, mais quand l'État est fort petit, que les places rendent fort peu, que l'ambition et la vanité sont peu flattées, la fermentation politique se calme assez vite, en sorte que les Cantons qui n'ont point de part au pouvoir directorial, ont retrouvé tant bien que mal l'ordre et la tranquillité. Restent les anciens Cantons démocratiques avec leur suffrage universel dès l'age de dixhuit ans. Ils n'ont pas changé en effet, mais il se sont étrangement corrompus. Dans les délibérations de Schwytz, on vend et on achète les suffrages publiquement sans honte, sans remords, excepté dans la guerre civile actuelle où par discorde entre les propriétaires des grands et des petits troupeaux, les hommes à corne et les hommes à pied fourchu se disputent le profit de leurs pâturages et ne vendent pas au dessous de son prix un intérêt tout pécuniaire. Ah ! nous aussi nous n'avons que trop occasion de nous inquiéter et de nous affliger de l'avenir.

* A volume of his correspondent's History.

Pardon, my Lord, d'un si long bavardage ; daignez n'y voir qu'une preuve nouvelle de ma confiance et de mon respectueux attachement.

J. C. L. DE SISMONDI.

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