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UN des hommes de France qui a le plus d'esprit, qui a rempli avec succès de grandes 4 places, et qui a écrit sur divers objets avec autant d'intérêt que d'élégance, a dit, dans des Considérations sur l'état de la France: « M. « l'abbé Delille jouiroit de la plus haute répu«<tation s'il eût composé de lui-même au « lieu de traduire, et s'il eût traité des sujets << plus intéressans. >>

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Il faut recevoir les éloges avec modestie et réfuter avec calme les critiques injustes. Peut-être ma réponse à M. de M., en me disculpant des reproches qu'il me fait, pourrat-elle établir quelques principes de goût, ou trop oubliés ou trop peu connus, et détruire un préjugé véritablement funeste à notre litté

rature.

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D'abord, pourquoi M. de M. regarde-t-il l'art d'embellir les paysages comme un sujet peu intéressant? Il est bon de remonter un peu

plus haut pour apprendre au public, et peutêtre à M. de M. lui-même, la source de cette erreur; et cette discussion peut avoir son utilité.

Il n'est que trop vrai que quelques genres privilégiés, la tragédie et la comédie, les romans et les poësies nommées fugitives, ont long-temps exercé presque exclusivement tous nos poëtes; les gens du monde, de leur côté, ne se sont guère occupés d'aucun autre genre de poësie. Aussi, tandis que nos voisins se glorifioient d'une foule de poëmes étrangers au théâtre et à la poësie légère, notre indigence en ce genre étoit extrême, et quelques épîtres de Voltaire sur des sujets de morale ne nous avoient pas suffisamment vengés.

Cette réflexion, déjà si importante sous le rapport littéraire, l'est encore davantage sous ses rapports moraux et politiques : ce goût prédominant pour les poësies légères et fugitives ne peut que nourrir, dans un peuple accusé trop justement peut-être de frivolité, cette légèreté qui s'est conservée au milieu des

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plus terribles circonstances. C'est pour elle qu'il n'y a point eu de révolution. On nous a vus plaisanter sur des crimes atroces, dont nous n'aurions dû que frémir; on a mis du ridicule à la place du courage; et ce peuple malheureux, et si obstinément gai, auroit pu dire aussi :

K J'ai ri, me voilà désarmé! »

PIRON, Métromanie. A l'égard des romans et des ouvrages de théâtre, l'amour exclusif de ce genre de littérature est peut-être plus dangereux encore. Ils accoutument l'ame à ces sensations violentes, si opposées à cette heureuse habitude des sentimens doux et modérés, d'où résultent ces émotions paisibles, également nécessaires au bonheur et à la vertu ; et si, à travers cette habitude et ce besoin des impressions fortes, et des mouvemens désordonnés, que cherchent à exciter les représentations théâtrales et les narrations romanesques, arrivoit une révolution inattendue, toute modération en seroit probablement bannie. On verroit souvent les

assemblées publiques dégénérer en représentations théâtrales, les discours en déclamations, les tribunes en loges, où les huées et les applaudissemens seroient prodigués avec fureur par les partis opposés; les rues même auroient leurs tréteaux, leurs représentations et leurs acteurs. Le même besoin de nouveautés se montreroit dans ce nouveau genre de spectacles; des scènes se succéderoient, chaque jour plus violentes, et les excès de la veille rendroient nécessaires les crimes du lendemain: tant l'ame, accoutumée aux impressions immodérées, ne sait plus s'arrêter, et ne connoît plus que les excès pour échapper à l'ennui!

Il est donc utile d'encourager d'autres genres de poësie, de ne pas rebuter par un dédain injuste ceux qui, sans cet appareil et tous ces mouvemens passionnés, tâchent d'embellir des couleurs poëtiques les objets de la nature et les procédés des arts, les préceptes de la morale, ou les douces occupations de la vie champêtre. Telles sont les Géorgiques de Virgile tels sont, avec la double infériorité et de notre

langue et du talent de l'auteur, le poëme des Jardins et les Géorgiques françoises. La personne éclairée que je prends la liberté de réfuter regarde le sujet du premier de ces deux Ouvrages comme peu intéressant. Veut-elle dire qu'il ne peut exciter ces secousses fortes et ces impressions profondes réservées à d'autres genres de poësies? je suis de son avis. Mais n'y a-t-il que ce genre d'intérêt? Eh quoi! cet art charmant, le plus doux et le plus naturel et le plus vertueux de tous; cet art que j'ai appelé ailleurs le luxe de l'agriculture, que les poëtes eux-mêmes ont peint comme le premier plaisir du premier homme; ce doux et brillant emploi des richesses des saisons et de la fécondité de la terre, qui charme la solitude vertueuse, qui amuse la vieillesse détrompée, qui présente la campagne et les beautés agrestes avec des couleurs plus brillantes, des combinaisons plus heureuses, et change en tableaux enchanteurs les scènes de la nature sauvage et négligée, seroit sans intérêt! Milton, le Tasse, Homère ne pensoient pas ainsi,

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